
Splendens à la galerie K+K (Bruxelles) – Photographie: Olivier Donnet
Le projet Splendens consiste en une cuve dans laquelle sont présentés 8 poissons issus du travail de sélection de différents éleveurs. L’espèce choisie est Betta splendens dont le nom vernaculaire est Combattant du Siam. Cette cuve se conçoit comme un « aquarium » contenant 8 aquariums de tailles plus modestes. Ces petits bacs ont une double fonction. Premièrement, ils servent à isoler les spécimens de cette espèce au tempérament querelleur. En effet, si tous les poissons étaient présentés dans le même volume, ils auraient vite fait de s’entretuer. La seconde raison qui justifie un tel dispositif est que je souhaite mettre en avant les propriétés individuelles de chacun des poissons afin de pouvoir l’associer au nom de son créateur ( par une étiquette placée sur la vitre ). « Créateur » car un grand nombre de personnes travaillent aux formes et aux couleurs de ces poissons, adoptant un mode opératoire se rapprochant de l’acte artistique. Ces gens, qu’ils soient ou pas des stars du milieu ( car il y a bien des stras dans l’élevage du Combattant du Siam ) sont des passionnés qui ne revendiquent aucunement le statut d’« artistes » alors qu’ils consacrent énormément de temps et d’énergie à cette activité génératrice de formes. Si le processus n’est pas en soit artistique, il entretient un dialogue étroit avec la pratique de l’art et pose les questions les plus fondamentales : Quand y a-t-il art ? Qu’est-ce qu’un processus générateur de forme ? Quelle relation existe-t-il entre la nature et la culture, quand la première est manipulée par la seconde ? Quelle est la finalité d’un geste de manipulation-détournement ? À quel champ du savoir / de la connaissance ou de la poétique appartient-il ?
Il existe un énorme réseau d’individus intéressés par ce phénomène de manipulation ( en témoigne le nombre d’associations spécialisées, de blogs, de concours de beauté,… ). Rapprocher sans les confondre mais en questionnant leur identité de telles pratiques d’amateurs avec l’art contemporain pose également la question des publics auxquels une telle monstration s’adresse. Dans ce contexte mon travail est plus proche de celui d’un commissaire d’exposition que d’un artiste plasticien, malgré le fait que la proposition finale reste une installation. À ce titre, un rapprochement peut être opéré entre cette oeuvre et les démarches entreprises dès les années 1970 par le Cercle d’Art Prospectif et le Musée de l’Homme de Jacques Lennep, qui consistaient à poser la question de l’individu créateur d’un espace singulier à vivre comme celui d’une mythologie individuelle, en questionnant également les rapports qu’entretiennent différents disciplines s’attachant à appréhender ( scientifiquement ou poétiquement ) le réel selon des points de vue spécifiques ( nous renvoyons ici au concept de systémique ). Générer des formes et présenter les caractéristiques psychologiques de l’artiste fait-il de nous un artiste ? Quel est le pouvoir de la légitimation artistique dans un tel contexte ( la pratique étant présentée par un artiste dans un locus artistique ) ? Comment considérer les relations inhérentes à la diversité complémentaire et parfois analogique des disciplines approchant par des méthodes diverses la réalité ?
Sébastien Biset – 2011