Plasticité d’un paradoxe à la MAAC (Bruxelles) – 2011 – Photographies: Stephan Bednarek

La figure du serpent est définitivement au coeur de l’iconographie et du travail conceptuel de Sébastien Rien. Sang mêlé était déjà une oeuvre processuelle sur l’hybridation des couleuvres et la classification des espèces dont l’un des objectifs était de dissoudre les frontières entre sciences, techniques, arts et philosophie. La réflexion était largement engagée sur l’être vivant comme territorialité aux frontières vaporeuses, l’espèce comme concept mouvant.

Mais le serpent fonde également chez lui un travail plastique à mi-chemin entre la sculpture et la photographie. Depuis des années, l’artiste récupère des serpents morts. qu’il congèle. Une femelle Phylodrias baroni, espèce sud-américaine morte des suites d’une ponte trop épuisante, un foetus de crotales arboricoles d’Asie du sud-est, une multitude de petits Python breitensteni originaires de la péninsule malaise… Des photographies viennent rendre compte de ces sculptures naturelles dont l’appréhension se joue à des niveaux multiples.

D’abord, le médium est pluriel. Objet sculptural, par la cryoconservation, il ne peut être – à ce jour – exposé tel quel, devant être maintenu à basse température au risque de son éphémérité. La photographie devient le relais nécessaire à sa monstration. Un relais d’autant plus réel que l’artiste se décharge de cette étape (prestataire: Paul Langlade), conscient que la question de la main de l’artiste peut être évacuée d’un travail fondamentalement nourri du concept qui en est l’origine.

Si l’artiste opère une désacralisation du sujet en présentant un serpent mort, inoffensif (loin de l’imagerie chtonienne menaçante et mortelle qu’on lui associe), il n’en constitue pas moins une image (sous forme de photographie, qui plus est une photographie d’objet proche de la publicité). Un paradoxe s’établit donc entre le fait de vider le sujet de sa substance (la vie), et la génération d’une forme. Si le serpent-vie devient serpent-oeuvre ou serpent-objet, au travers d’un procès de réification, la génération de l’image entraîne inéluctablement une abstractisation du thème travaillé, à l’opposé de l’anecdote initiale. Entre le naturel (le serpent) et l’artificiel (la photographie), le visuel (le corps donné) et l’idéel (l’idée de serpent), le tangible (l’objet) et le conceptuel (sa métaphore), l’image entretient un rapport de ressemblance directe avec son modèle tout en renvoyant in fine au registre du symbolique.

La poétique de cette oeuvre est ainsi de re-présenter l’animal physique dans sa symbolique: l’imagerie du serpent est l’une des plus profondes et complexes, et se retrouve dans pratiquement tous les folklores et les bestiaires (nordique, hindou, judéo-chrétien, amérindien, du bouddhisme tibétain…). Le serpent est aussi l’animal qui se régénère puisque la saison venue il mue, il change de peau: il fait peau neuve. Il représente l’une des plus vieilles aspirations chimériques à la jeunesse éternelle, rajeuni ou plutôt jamais mort. Les alchimistes ont été jusqu’à penser la pierre philosophale logée dans sa tête oblongue. Animal symbolique par excellence, souvent ambigu voire ambivalent, il est déjà une image en soi, objet de culture, largement mythifié.

Enfin, on notera la qualité – d’abord sculpturale puis visuelle – des compositions. Les reptiles, de toutes tailles et de toutes couleurs, se présentent comme des noeuds inextricables ou des formes torturées, parfois mutilés.

On retient de ce travail la plasticité de la mort et du paradoxe, qui célèbre dans son ambivalence cette image archétype de vie et de mort, transculturelle et appartenant définitivement au registre du symbolique, qui fonde littéralement cette oeuvre, toute entière.

Sébastien Biset – 2011