
Phase 3 à la Maison Folie de Mons en mai 2010
En mai 2010, un espace de la Maison Folie à Mons se voyait investi par un projet revendiquant un « désir pragmatique de totalité ». Il apparaissait de prime abord obscur, complexe et total. Le soir du 19 mai, le public était invité à pénétrer l’environnement. Au centre de l’espace, un immense cercle d’ordinateurs dont les écrans, tournés vers l’extérieur, dissolvent des textes. Dans le cercle, quelques personnes munies de laptops, de séquenceurs, de générateurs, de radios, d’instruments, d’une cuve de brassage, d’objets acoustiques. De part et d’autre, sur les murs latéraux, des vidéos et des manipulations d’image en temps réel. Centré sur ce cercle, mais hors de lui, un poète est assis devant une petite table, dans un halo de lumière. Il présente le projet « mégalomaniaque » PHASE III : initié par quelques « artistes expérimentaux », il consiste en des « conceptions de jeux vidéo » d’échelle humaine, inventés à même la ville de Mons les mois précédant cet événement. Ces jeux, nous explique-t-il, étaient conçus à destination d’une jeunesse attirée par « le destroy, le glauque, le trash ». Ils furent élaborés en collaboration avec de jeunes étudiants en « sciences hyper dures, hyper rationnelles, hyper radicales dans leur rationalité » (« ne croyant pas au réel, mais aux structures qui régissent le réel »). La dimension du récit spéculé est totale. De l’anecdote, il glisse poétiquement, avec humour et noirceur, vers un conte philosophique sur le pire de notre époque. Les rapports entre réel et virtuel se tissent, la fiction renforçant l’ordinaire, l’ordinaire en sortant grandi, dilaté. L’expérience est totale. Une épaisse fumée emplit l’espace, les repères s’estompent, la voix du poète alterne avec des moments musicaux et bruitistes d’une réelle intensité. Des clignotements de lumières altèrent encore davantage les perceptions. L’espace, dont l’investissement est perceptivement surprenant, se conçoit comme un temple de la spéculation / situation, circulaire et projeté ; le Stonehenge de l’art expérimental, vécu, exutoire – des chamans de l’ère nouvelle. La performance vire vers un magma noise et hyper expressif. Elle est une apologie des fins, mais « moins des termes que des projets, des desseins et des procès ». Comme l’écrivait Manuel Fadat, en aval de la performance : « Pour le dire de manière classique, il y a eu quelque chose comme un théâtre de signes et de forces qui s’est constitué, j’entends force au sens énergétique. Car ils étaient catalyseurs d’une affaire plus grande qu’eux. (…) Ils spéculèrent pour séquencer, structurer, s’articuler, phaser, et créer les conditions de possibilité de l’émergence d’un esprit du lieu. Cette île, cette barque, cette caravelle, cet esquif balancé sur la mer des affects fut le filtre au travers duquel le collectif embarqué pu dire la tempête ».

Phase 3 à la Bellone (Bruxelles) en mai 2010 – Photographie: Stephan Bednarek
En cela consistait la première intervention de PHASE III, projet performatif, interdisciplinaire et collectif, originellement initié par quelques artistes de la région hainuyère (Charleroi, Le Roeulx) et de Bruxelles. L’expérience fut réitérée ensuite, à d’autres occasions, en d’autres circonstances – à commencer par La Bellone (Bruxelles), le même mois, sous une configuration différente. Bien qu’initié par un artiste (Sébastien Rien) autour duquel gravitent des intervenants complémentaires quant à la pratique (noussommesquatrevingt, Sébastien Biset, Antoine Boute, Jean DL, entre autres), les participants à l’action varient selon la situation dans laquelle s’inscrit celle-ci. PHASE III n’est donc pas un collectif mais un ensemble de processus collectifs. Quant à l’action, quelles qu’en soient les circonstances, elle se veut hétéromorphe et temporelle, se déroulant systématiquement en plusieurs temps et adaptant sa forme aux situations d’implantation et selon les stratégies retenues. Bien que sa monstration le présente le plus souvent comme un environnement multimédia performé en temps réel, ce projet prend à chaque fois racine dans les contextes immédiats – il se veut par conséquent contextuel, réflexif et situationnel.
Le contenu est lui-même déterminé par la situation qu’investit le projet. Un lieu, un environnement, des circonstances, une thématique orientent le travail qui s’élabore à chaque fois de manière spécifique. En relation à eux, des situations sont inventées, des spéculations sont amorcées. En aval, la monstration, souvent performative, consiste en la mise en forme ou la configuration formelle du travail et de la réflexion opérée dans un premier temps. Par conséquent, la situation détermine autant le dispositif que son contenu, obligeant ceux-ci à s’inventer au travers de propos et de formes spécifiques et contextuelles. Le projet est donc fondamentalement circonstanciel. Quant au dispositif, souvent conçu comme un environnement multimédia, il transgresse les frontières et décloisonne les disciplines (poésie, musique – art sonore, art numérique, vidéo, net art, photographie, écriture, performance, théorie). Plasticiens, artistes du numérique, musiciens, vidéaste, performers, graphistes, poète, théoricien… Le travail est collectif à des degrés variables.

Phase 3 à la gare de Bruxelles Congrès en septembre 2010 – Photographie: Paul Marique
L’expérience s’est prolongée en septembre au travers d’une intervention à la gare de Bruxelles Congrès, sous la forme d’une exposition de Sébastien Rien, éclairée par les interventions du poète Antoine Boute et de moi-même. Le Cinéma Nova accueillit le projet en décembre, l’occasion pour celui-ci de travailler sur la thématique de la « police de la pensée » ou de la « police conviviale », en écho au roman d’anticipation de George Orwell, 1984, et à l’actualité du moment (essor du social networking, WikiLeaks,…). C’est également en France que s’est répandu PHASE III, puisque différentes interventions se sont dérouléees tant à Lille qu’à Reims ou à Toulouse.
Soulignons la dimension inclusive-participative mais aussi critique-politique qui caractérise ce projet, tout en le distinguant des expériences de l’art politique, social, voire numérique interactif actuelles. Le dispositif, en effet, cherche en certaines circonstances à englober le spectateur dans l’action, en tant qu’environnement total. Le lieu de la monstration est ainsi pensé comme un laboratoire, tandis que la forme configurée se conçoit comme un espace à expérimenter. L’expérience Phase III, en tant que processus à l’œuvre, est elle-même totalisante en ce qu’elle ne se veut pas extérieure au champ global de la vie. Le projet insiste sur sa valeur expérimentale et pragmatique. Le travail contextuel, pensé selon les circonstances, montre que l’art est à la fois une façon de mettre à l’œuvre le mode général de l’expérience vivante, en sorte qu’il est préfiguré dans le processus total de la vie, et une preuve de ce processus, du fait que l’homme emploie les matériaux et les énergies qui s’offrent à lui dans l’intention d’élargir sa propre vie. Au-delà d’une volonté totalisante de refléter le monde tel qu’il s’offre à nous, un tel projet invente et alimente autant de processus, entre spéculations et situations, entre pratique vécue et production de micro-récits d’émancipation, rappelant la nécessité de penser l’art en acte, dans la dynamique vivante de l’expérience.

Phase 3 à la Malterie (Lille), mars 2011 – Photographie: Stephan Bednarek
S’il est pragmatique, PHASE III est fondamentalement critique/politique et militaire/tactique. Il possède un caractère critique/politique en ce qu’il favorise un lieu potentiel, identifiable à celui d’un partage du sensible. Il énonce un propos – sous forme de spéculations poétiques et théoriques, par exemple, qui participent de la configuration du dispositif plastique. Il est le lieu de la parole et se conçoit dès lors comme critique, puisqu’il permet le conflit des régimes de sensorialités. Le projet possède par ailleurs un caractère « militaire » dans le sens où il est une manifestation d’un désir de déploiement – déploiement du désir, de la puissance, des forces, des énergies. Cette volonté d’expansion confère au projet son caractère polymorphe voire mimétique car il doit être ironiquement opportuniste pour des raisons tactiques : un lieu, une situation, une thématique suffisent à engendrer un nouveau déploiement PHASE III (PHASE III cherche à implanter son expérience dans des contextes renouvelés et, par là, relève souvent d’un travail sur le territoire – il sonde tant sa plastique que les affects et les mémoires qui lui sont liés). Relevant d’une conception culturellement stratégique-tactique, le projet est naturellement organique car il s’anime par des forces internes en relation avec les circonstances extérieures. Le déploiement de force relève d’une volonté de puissance qui pousse le projet à s’émanciper des codes, des règles, principes et attentes du monde de l’art pour agir à même la réalité. S’il est politique, il n’est jamais simplement et superficiellement interactif à l’image d’une certaine création contemporaine. Le projet tient d’une réelle dimension participative et d’ouverture dans la mesure où par son caractère d’adaptation aux circonstances il inclut celles-ci dans sa configuration et s’inscrit par conséquent au cœur de l’agir social, dans une volonté de penser l’art dans la dynamique vivante de l’existence.
Enfin, différents projets auxquels travaille le noyau dur de PHASE III révèlent une attitude proche de l’approche systémique, philosophie de recherche propre aux sciences contemporaines consistant à substituer à l’analyse spécifique de chaque élément d’un ensemble (système) une conception de l’ensemble en envisageant les relations existant entre chacun de ces éléments, favorisant le croisement et la complémentarité des approches et disciplines (il n’est dès lors pas étonnant que PHASE III travaille actuellement en collaboration avec des biologistes, des aquariophiles, des botanistes, des architectes, des danseurs, des théoriciens de tous bords,…). La systémique, se fondant sur quatre concepts fondamentaux (interaction, globalité, organisation et complexité) et donnant un sens inédit à la notion de système (dans des domaines aussi variés que la biologie, la physique, les sciences de la cognition, l’art, les systèmes sociaux, économiques et politiques), est une méthodologie permettant d’affronter nos problèmes fondamentaux et globaux en opérant dans le même temps une réforme de la pensée. C’est au cœur et à l’image de ces systèmes qu’opère PHASE III, dans une tentative d’expression de la puissance organique de sa pratique.
Sébastien Biset – 2010